Dans Libération, le 19 août 2009 Aurélie écrivait le portrait de Marcel Nicolaus.
"La députée PS de Moselle fait découvrir ce défenseur des victimes de l’amiante, ancien chef de fabrication dans la pétrochimie.
Ça a encore explosé le 15 juillet. Ce papier était fini. On s’interrogeait sur l’avenir de la plateforme pétrochimique de Total à Carling (incertain…) Et puis, lors de la remise en route manuelle du vapocraqueur numéro 1, une poche de gaz a fait voler en éclat le surchauffeur de 30 tonnes. Il faut donc rajouter deux noms à l’épitaphe. Deux jeunes types de 21 et 28 ans qui n’ont que faire de la compassion managériale et pour lesquels on se dit juste, avec certitude et colère, que cela aurait pu être évité.
Vous cherchez la gauche ? Prenez l’autoroute A4, frontière allemande, frontières mouvantes. La Lorraine des sacrifiés aux champs d’honneur et des tombés au travail. Vous arrivez à Saint-Avold. Les mines de charbon ont été détruites. N’en déplaise à ceux qui aimeraient faire oublier la Lorraine des usines, les accidents industriels continuent. Ici, les comptes, on a l’habitude de les demander à la mort : sur 1 000 retraités de la chimie, 370 malades et 37 «décès imputables à l’amiante».
Parmi eux, 344 dossiers entre les mains de Marcel Nicolaus. Il a créé l’Adeva-Moselle Est (association de défense des victimes de l’amiante), après avoir été responsable CFDT des retraités de Carling. Plaques pleurales, fibroses, cancers broncho-pulmonaires, mésothéliomes… Les enfants de la classe ouvrière voyaient leurs pères tousser, s’asphyxier ou cracher leurs poumons. Et mourir en silence. Jusqu’à ce que la voix de ce bonhomme joufflu et pétillant ne s’élève dans le prétoire. Car c’est lui qui plaide. Devant le tribunal des affaires de Sécurité sociale, où se jouent les scandales des maladies au travail. Quarante années comme ouvrier, ça lui a finalement servi d’école du barreau, au vu des 98 procès déjà gagnés. Avec toujours le même adversaire : l’une «des plus belles entreprises françaises», selon François Fillon. Total d’AZF, de l’Erika, de la Birmanie. Total aux 14 milliards de bénéfices. Et donc Total de l’amiante.
Marcel est tombé dans l’amiante avant de tomber dans la procédure : «On versait ça par sacs dans une cuve de 10 mètres. Puis on descendait pour tasser avec les pieds. Ça rentrait par la bouche, les oreilles, le nez. J’avais 19 ou 20 ans. C’étaient les plus rebelles qu’on envoyait au blockhaus. J’ai menacé de quitter l’usine.» A l’époque, la plateforme appartenait à l’Etat. Quelle que soit la forme prise par le capital, l’empoisonnement a continué. Marcel, petit-fils d’un mineur croate et fils d’un formateur des Houillères d’origine allemande, est embauché à 15 ans par Charbonnages de France. «On gagnait le Smic mais on se prenait pour les rois du pétrole !» Dans la foulée il adhère à la CFDT, «comme les copains». Suit une carrière sans accroc. C’est un méthodique. On lui demande un jour son avis sur un process de fabrication qui achoppe depuis des mois. Il observe d’abord, et comprend qu’avec les trois-huit chaque équipe contredit ce qu’a fait la précédente. Alors pendant deux mois, il travaille de 4 heures du matin à 18 heures pour faire la jonction entre les postes. Ça marche. Pour le «cadrer», Paris propose de le faire passer ingénieur maison. Veto de la direction locale. Il sera chef de fabrication.
Au début des années 80, accident. Brûlé par du nitrate d’ammonium (comme à AZF), il demande à suivre ce qui se passe à l’usine depuis l’hôpital. Jocelyne Schneider, bénévole avec lui à l’Adeva, se souvient de l’avoir trouvé, après un accident de voiture, sur un brancard encombré de dossiers. «Ce n’est pas un exemple», s’excuse-t-il, soucieux de ne pas donner d’autres idées à Frédéric Lefebvre.
C’est parce que Marcel Nicolaus a été irréprochable dans son travail qu’il ne supporte pas que certains employeurs n’aient pas les mêmes scrupules vis-à-vis de leurs anciens salariés. En 2001, il boucle quarante ans de cotisations. Ses collègues pensent à un vélo comme cadeau de départ. Il choisit un zébu, nommé Marcel, pour une famille de Madagascar. «Y a au moins un Marcel qui travaille», rigole Marie-France, sa femme et mère de ses trois enfants. La retraite, c’est aussi le moment où son rationalisme réclame des explications scientifiques : «J’en avais marre d’aller aux enterrements. Je voyais les copains tomber les uns après les autres, un an, deux ans après leur départ en retraite.» Tous ces morts, ça lui en a fichu un coup. Peut-être aurait-il voulu les rattraper par le cordon ombilical, comme son frère jumeau disparu trois jours après leur naissance. Le médecin de l’usine avait dit à sa mère : «Le deuxième suivra bientôt.» Depuis, il vit pour deux. Tient des permanences dans la journée, plaide et assure des formations aux procédures amiante partout en France. La nuit, il rédige conclusions et plaidoiries.
La reconnaissance d’une maladie professionnelle et de la faute inexcusable de l’employeur sont un marathon pour les familles. Marcel s’est formé auprès de Roger Lambert qui suit les dossiers des mineurs malades pour la CFDT. Bénévoles, ils paient leurs frais, grâce aux subventions et surtout aux dons faits par les familles des victimes. L’indemnisation peut atteindre 20 000 euros pour des plaques pleurales et 200 000 après un décès. Une reconnaissance trop souvent posthume. Sur vingt ans, 149 salariés de Carling sur 2 000 sont morts avant la retraite. Cette mortalité est dix fois supérieure à la moyenne. Mais il n’y a jamais eu d’enquête épidémiologique.
Nicolaus remet à ses visiteurs une liste de noms et de dates. C’étaient ses copains, ce sont ses preuves. Il n’a pas que des amis : il a créé son association pour être totalement libre, défendre n’importe quel salarié et ne plus dépendre de personne. Il ne règle pas de comptes avec Total. Et il défend l’emploi et l’industrie. Mais en tant qu’ancien administrateur du Fiva (Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante), ce pragmatique estime que «ce n’est pas au contribuable de payer ça. Depuis 1977, il était obligatoire de faire des mesures mensuelles dans les lieux exposés. A Carling, ils en ont fait huit. Au lieu des 20 000 nécessaires…»
Ce qui lui est insupportable, c’est l’obstination judiciaire de Total contre les malades. Thierry Desmarets, ancien PDG, avait pourtant déclaré en 2005 que «pour tout salarié exposé pour lequel une maladie professionnelle maligne a été reconnue par les caisses, le groupe s’engage à ce qu’aucune contestation ne soit mise en œuvre». Idem sur le front des retraites amiante, pour lesquelles le contentieux est allé jusqu’à la Cour de cassation. L’argent n’a pas suivi. «Il y a des règles, il y a des lois et il y a Total», sourit Nicolaus. Lui ne croit qu’au droit.
Le téléphone sonne à la permanence. Il martèle : «Ce dossier médical te concerne. Tu peux exiger de le consulter. Sinon on fait constater par huissier que la Caisse te le refuse.» Entre le faible et le fort, c’est la loi qui libère.
Par AURÉLIE FILIPPETTI Aurélie Filippetti est députée PS de Moselle, auteure des Derniers Jours de la classe ouvrière et Un homme dans la poche (éditions Stock).
Photo LÉA CRESPI"